Sur les trottoirs du 9ème à Paris, en attendant Pétrelle...
- 28 juin
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Dernière mise à jour : 30 juin
Il est des nuits qui sont des voyages. Il est des trottoirs qui sont des terres d’aventures. Il est des projets « next to impossible » (comme disent les indiens), à la limite du fantasme ou de l’acte de foi (comme le pensent les gens raisonnables, incrédules ou sans imagination), qui ne résistent pas au bulldozer d’optimisme, de motivation et de volonté de provoquer et forcer la chance d’Henri-Claude. Une fois n’est pas coutume, moi, je ne résiste pas à vous raconter notre nuit blanche du 26 au 27 juin dans la fournaise parisienne. Aboutissement flamboyant et foutraque d’une quête infatigable de plus d’une année qui nous a permis de réserver l’appartement que nous convoitions dans le programme immobilier et le quartier de nos rêves. C'est parti...
La journée a commencé tôt et moyen. Départ de Moraira pour Paris avant 7 heures du mat et vol à la bourre au décollage et mollasson à l'arrivée. Malgré un avion peu rempli (même les sandwiches que j'ai amoureusement préparés la veille au soir ne sont pas là, oubliés dans le frigo où ils doivent commencer à trouver le temps long à l'heure qu'il est...), nous battons le record absolu de durée-de-sortie-de-l'avion-montée-dans-le-bus-city-tour-de-l'aéroport-plongée-dans-la-14. Direction Hôpital Bicêtre pour un petit trek jusqu'à Gentilly où nous récupérons la voiture de Jean-Claude et Martine (notre future base-vie pour la nuit qui s'annonce...). Pas fous, nos copains sont partis ce matin prendre le frais quelques jours en Mongolie. Ici, il fait déjà un bon 35 degrés, l'air est aux abonnés absents et le bitume fume... Et il est déjà 14h30 quand nous arrivons enfin rue de Maubeuge, où faute de sandwiches, nous nous offrons une petite salade. À quelques pas du bureau de vente où demain matin à 10 heures s'ouvrira la commercialisation du programme neuf que nous attendons depuis des mois... Bureau devant lequel personne n'a pour l'instant planté sa tente ou ne fait le pied de grue, comme dans nos pires cauchemars. Ouf!!!

Un brin paranos? Peut-être... Mais à Paris, les programmes immobiliers neufs sont aussi rares que les rues sans couloirs de bus ou pistes cyclables à contre-sens. Alors, quand vous en trouvez un qui coche tous vos critères, avec 25 appartements pour des milliers de candidats intéressés, et que, parmi ces 25, il s'en trouve un et un seul dans lequel vous rêvez de finir vos jours, vous avez largement de quoi alimenter une paranoïa galopante. Surtout quand on sait que la règle du jeu demain sera celle du "premier arrivé, premier servi", sous contrôle d'huissier.
Comme il n'y a aucun concurrent en vue, nous nous autorisons un passage par la maison, non sans avoir tenu compagnie une petite demi-heure à Maxime, responsable des commercialisateurs sur ce projet, qui s'ennuie ferme à l'intérieur du bureau. Nous apprendrons plus tard que nous avons été suivis de près, sans se croiser, par Marco, autre candidat à l'achat, et futur voisin. Mais ceci est une autre histoire...
De retour un peu avant 18 heures, tabourets pliants et kit de survie et de rechange chargés dans le coffre, nous commençons par errer et tourner à la recherche d'une place stratégiquement située en amont du bureau. Ce qui, dans une rue où les places autorisées sont rares et les voitures en quête de stationnement beaucoup moins, est déjà en soi un challenge. Et là, tout s'accélère subitement. Je vois Henri-Claude, parti à pied à la recherche d'une alternative à notre place de livraison, revenir au trot. "Sors et va devant la porte! L'homme à la voiture rouge garée un peu plus loin, m'a dit qu'il ne partait pas... Je suis sûr qu'il attend pour Pétrelle lui aussi!" Et nous voilà devant le bureau, d'où sortent, cerise sur le gâteau de l'angoisse, deux hommes qui prennent congé de Maxime... Alors qu'ils tournent les talons et s'éloignent, l'homme à la voiture rouge traverse et se précipite sur la porte. "Je crois que j'ai oublié mon portable, tout à l'heure...". Ça sent à plein nez le prétexte pour une occupation de terrain, tout sauf innocente. Mais le loup qui sommeille chez mon loulou, comme chez chacun d'entre nous d'ailleurs quand la survie de l'espèce est en jeu, se réveille. "Vous êtes là pour la commercialisation? (je ne sais pas pourquoi je mets un point d'interrogation, il ne devait pas y en avoir...). Nous aussi et on était là avant!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!"(cette fois, je n'ai pas lésiné sur les points d'exclamation, mais je pense qu'il devait y en avoir beaucoup plus...).
Et les deux mâles alpha commencent à s'affronter, comme deux gamins dans une cour de récréation. J'étais là le premier, déjà à 14h et à 15h ensuite! Non, c'est moi qui étais là le premier! Je suis passé ce matin à 11h et mon mari est revenu cet après-midi à 16h.
"Et au fait, les gars, vous êtes sûrs que vous voulez le même appartement?"
Ah bah non en fait! Calmez-vous, tout va bien se passer!!! Jacques, ancien militaire de la Navale reconverti dans les technologies telecom, et son mari Marco, ophtalmologiste vénézuélien, ont en vue le T2 du 5ème étage pour en faire leur pied-à-terre parisien, en complément de leur immense propriété berrichonne. Ils ont prévu eux aussi de passer la nuit sur site, et ont quand même pris une chambre d'hôtel... pour leur chien Smoky!
Merci Maxime pour le selfie! Et merci de nous avoir prévenu que Jacques était un incorrigible bavard.

Mais nous l'avions compris dès les premières secondes de notre rencontre. Jacques est aussi prolixe qu'Henri-Claude, voire plus. Lui aussi sait tout sur tout, a un avis sur tout et n'hésite jamais à le partager. Et ça tombe bien! Parce qu'il est seulement 18h45 quand les premiers futurs voisins du 23 Pétrelle posent leur campement devant la porte, bien décidés à ne plus en bouger jusqu'à l'arrivée de l'huissier. Et ce n'est pas le temps qui va manquer pour se raconter nos vies et nos oeuvres et refaire le monde sans avoir besoin de se couper la parole.

En attendant, la moitié du 5ème et avant-dernier étage est déjà virtuellement occupée, comme le confirmeront ces pastilles rouges demain matin après l'ouverture de l'espace de vente.

Et les heures commencent, lentement mais agréablement, à s'écouler. Julien et Simon, dont le train a fini par arriver péniblement à Austerlitz (la faute à la canicule), nous rejoignent vers 20h30. Renforts et relais potentiels bienvenus, surtout en cas de coup de mou dans la nuit. On n'est jamais trop prudents et, de toutes façons, ils veulent en être...

À 21h et quelques, une première clameur venue du café où nous avons déjeuné et où Simon et Julien sont partis dîner, me rappelle que France Norvège vient de démarrer. Super! J'adore le foot, surtout quand on gagne, même si le léger différé de ma retransmission laisse peu planer le suspense sur les actions décisives de l'équipe de France. Il n'y a que le but norvégien, accueilli par un silence glacial, que je n'ai pas vu venir...

La nuit tombe. Le match se termine. Le dîner de Simon et Julien s'éternise. Et sombre de plus en plus dans le gag et le naufrage. Service désorganisé et lentissime, boissons qui réchauffent gentiment sur le zinc, commandes de viande et cuissons interverties par une serveuse peinant à parler et comprendre le français, dessert oublié puis annulé mais finalement apporté, café impossible ("c'est mort pour le café, on a nettoyé la machine il y a une bonne heure!"), addition sans la moindre ristourne compensatoire et plutôt assassine. Paris, quoi!!! Il est plus de 23h quand je reviens du bar où je suis allée consoler les garçons. Et je découvre à mon retour de nouveaux futurs voisins. Ilan convoite le même appartement que Jacques et Marco mais, arrivé troisième avec sa copine Alix, il se contentera sans trop de regrets du même T2, un étage au dessous, qu'il achètera en SCI avec son père (et ses frères et soeurs?). La famille habite déjà rue Pétrelle, un peu plus loin en face, et est fan du coin.

Ilan et Alix ne sont pas venus seuls. Ils ont amené 2 copains, Gabin et Emeris, et une table, pour passer le temps en jouant aux cartes et en dégustant des bonbons Haribo. C'était compter sans Jacques et sa boulimie insatiable de tout savoir, tout transmettre, tout questionner... qui ne laisse aucune chance aux cartes!

Marco aussi est arrivé depuis un moment, après avoir dîné avec sa marraine vénézuélienne, de passage à Paris avant de repartir sur Maracaïbo, épargné heureusement par le terremoto d'il y a deux jours. Il est plus inquiet pour son frère (ou plutôt l'un de ses 8 frères et soeurs, respect!), dont l'immeuble de Caracas sort du séisme debout mais considérablement fragilisé.

Et la conversation se poursuit, après le départ d'Alix, rentrée se coucher. IA, sens de la vie, vision de l'avenir, amour, séduction, imposture, société, tout y passe et le reste. Ce trottoir qui accueillait la première fête des voisins du 23 Pétrelle, devient un vrai forum où chacun donne son avis et argumente sérieusement et parfois avec passion. Ce n'est plus Nuit sans clair de lune à Maubeuge, mais Nuit Debout. Oups, pardon!!! C'était l'ancêtre de LFI, ça. Je ne voudrais pas énerver Jacques ou d'autres lecteurs de ce blog...

Tout autour de nous, la vie nocturne parisienne continue. Sushis commandés, livrés et mangés mais pas terminés. Fête déjantée au dessus de nos têtes, où Gabin tente de s'introduire et dragouille à distance et sans conviction. Passage de beaux mecs à la dégaine nonchalente et au mètre quatre-vingt dix minimum, filles longilignes au ventre plat dénudé, souvent par groupes de trois, parfois éméchées, toujours sexys. Beaucoup nous regardent. Peu nous disent bonjour ou engagent la conversation. Il est trop tôt sans doute...

À une heure du matin, nouvel arrivage : les numéros 4, ceux que nous avions croisés en début de soirée sortant du bureau de vente. Un peu dépités de voir qu'ils sont loin d'être les premiers et que personne ne s'est transformé en citrouille à minuit. Ils choisissent de s'installer un peu à l'écart et de garder leurs distances. Du coup, ils resteront anonymes... Mais voilà qu'un Uber s'arrête le long du trottoir. Qui va en descendre? Un potentiel numéro 5? Non, une fée longiligne au ventre plat dénudé... bref, le modèle standard du quartier à cette heure de la nuit. Ce qui est plus surprenant, c'est que la fée transporte un plateau (qui s'avèrera de plus près être une plaque de four) couvert de pâtisseries de la fameuse adresse Ernest & Valentin vraiment appétissantes. Et qu'elle nous les offre sans plus de manières avec un petit discours en anglais dont on comprend qu'elle et les gâteaux sortent d'une fête et que si on les veut, c'est gratuit... Les pâtisseries, je veux dire, pas elle, qui remonte dans le Uber et s'en va... Improbable mais délicieux! Ça tombe bien, après les sushis!

Petit coup de mou sur la digestion. Je vais tenter de dormir dans la Dacia de Jean-Claude. Comme Simon le fera un peu plus tard avec beaucoup plus de succès que moi, dans la voiture de Julien. Il fait trop chaud, même vitres ouvertes, alors que la température extérieure est devenue presque agréable. Et puis le volume sonore est monté d'un cran sur "notre" trottoir et je suis trop curieuse de voir ce qu'il s'y passe.

Une nouvelle fille très éméchée celle-là, est en train de repartir en titubant dans sa jupette ultra courte. Après avoir jeté son dévolu sur Henri-Claude et une tarte au citron. Le reste est raconté par Henri-Claude : "Elle s'est assise très près de moi, m'a demandé comment je m'appelais et ce que je faisais dans la vie. Quand je lui ai dit, je m'présente je m'appelle Henri et j'habite en Espagne, j'ai compris qu'elle ne connaissait pas Balavoine et qu'elle était visiblement plus intéressée par l'Espagne. Et par la tarte au citron dont elle a avalé une moitié, avant de me proposer l'autre et de finalement la reposer sur la table, carrément démontée."

Juste avant, un SDF bien connu dans le quartier, visage buriné longue barbe rasta s'était arrêté lui aussi devant la table. Aussitôt gratifié d'un éclair au chocolat par Jacques et pas forcément consentant. "Je risque pas de le manger ton hot dog. T'aurais pas plutôt une clope?" Son départ rapide en direction des poubelles déclenche une série de paris. Va-t-il le jeter ou non? Mais contre toute attente, il a une meilleure idée, comme le serveur d'un café plus bas dans la rue vient le dire au groupe un peu plus tard. "C'est vous qui avez refilé l'éclair au chocolat au rasta de service? Il me l'a proposé en échange d'une menthe à l'eau. Et il m'a demandé s'il y avait du Jet 27 à l'intérieur." Je ne suis pas prête de retourner m'allonger dans la voiture, c'est moi qui vous le dis. Il se passe bien trop de choses quand je m'absente...
Simon, lui, dort toujours dans la BMW. Et l'horloge tourne, de plus en plus lentement. Entre 3 et 4 heures, la discussion faiblit mais ne rompt point. On peut vraiment compter sur Jacques. Il n'y a que lui à une heure pareille pour discourir sur les suites aléatoires, qui ne le sont quasiment jamais, sauf à aller les chercher dans l'observation longue d'une rue et de ses passants. Et sur Henri-Claude qui, dans un dernier instant de lucidité, et après avoir surfé sur une courbe de Gauss, embraye sur la loi de Poisson : "c'est une loi de probabilité discrète. Elle décrit la probabilité qu'un évènement se réalise durant un intervalle de temps donné, lorsque la probabilité de réalisation d'un évènement est très faible et que le nombre d'essais est très grand." Ce qui déclenche un rugissement de rire chez Marco : il n'avait pas Henri-Claude en ligne de mire et vient seulement de réaliser que cet exposé limpide à une telle heure de la nuit n'était pas le fruit d'un savoir parfaitement maîtrisé mais le produit de la lecture en direct de Wikipedia.

Peu après 4 heures du matin, nous sommes sauvés de la théorie des cordes par l'arrivée d'un livreur (tamoul? paki? indien?), ravi d'accepter un Paris Brest. Il ne boude pas son plaisir, lui, tandis qu'il le déguste avant de remettre son masque et de repartir.
Il y a bien longtemps qu'aucun nouveau candidat à l'achat n'est arrivé. Henri-Claude a prédit celle du numéro 5 pour 5 heures du matin. Mais c'est à 4h30 que se pointe Gotham, un peu ahuri de voir autant de monde. Un peu découragé aussi... Heureusement pour lui qu'il n'est pas arrivé plus tôt. À peine Jacques l'a-t-il lancé sur la question de la clim au 23 Pétrelle avec une petite amorce d'intro du sujet qu'il le coupe sèchement d'un "j'ai pas besoin du pitch pour dire que je suis d'accord!". Quelque chose me dit que Gotham n'aurait pas été dans le mood général de la soirée!!!

À l'approche des 5 heures, une vraie grosse fatigue commence à s'installer dans les rangs, fait craquer Gabin qui rentre se coucher, terrasse Emeris sur sa chaise malgré un match de foot encore en cours sur son écran d'ordi, et éteint peu à peu les conversations. Et le miracle se produit avec l'apparition de Madame l'huissier (on ne dit pas l'huissière, j'imagine...), toute fraîche et pimpante, qui nous demande de nous écarter pour qu'elle puisse pénétrer dans le bureau et enregistrer l'ordre des arrivées. Mais quelle idée merveilleuse d'avoir choisi cet horaire!!!

Il ne nous reste plus qu'à faire une queue rapide, donner nos pièces d'identité et nos coordonnées... (et quand on voit l'état de nos yeux, on se dit qu'il était temps...)

Dernière formalité pleine de promesses pour Jacques le numéro 2 et Ilan le numéro 3, un peu moins pour le numéro 4 qui n'a sans doute pas tort de penser qu'il a laissé passer sa chance (il ne serait pas reparti à 18h30, il aurait raflé la mise...).

Et le temps d'un saut à la maison, pour un somme d'une petite heure et une douche bien méritée, nous sommes de retour pour 8h30, frais (ou presque) comme des gardons...

Cherchez l'erreur : je me suis douchée et j'ai dormi et pourtant je somnole. Jacques n'a fait ni l'un ni l'autre et il parle encore et toujours.

Vous prendrez bien une petite viennoiserie...

avant l'instant glorieux de la signature... Pas pour tout le monde hélas. Gotham et notre ami arrivé à 1h du matin repartiront bredouilles. Ils voulaient l'un et l'autre notre lot, couplé pour le premier au T2 de Jacques et Marco. Bonne pioche mais mauvais timing...

Et voilà! Le T4 de 92m2 au 5ème étage du 23 Pétrelle, traversant, avec balcon filant au nord et terrasse au sud donnant sur les jardins de la cité Napoléon, c'est coché!!! Vive la dream team (Julien, t'es où?) et tous ceux qui nous ont aidés et encouragés dans cette entreprise! C'est vrai qu'on est un peu retouchés par l'IA et que la maquette et sa photo ne deviendront réalité que dans trois ans.
Mais WE DID IT et j'ai adoré cette nuit de folie.

Àlors à suivre et vive les trottoirs quand ils sont si bien fréquentés et les nuits blanches quand elles sont fécondes et chanceuses ...


Catherine toujours aussi à l’aise quand il s’agit de raconter des histoires, en Espagne, en Afrique, ou …… à Paris.
Bravo à vous pour avoir mené avec brio ce projet parisien, la stratégie d’occupation de terrain était bien pensée et parfaitement exécutée👍
Vous pourriez soumette le script de cette nuit pour une pièce de théâtre ou une comédie sur le grand écran😉
Catherine à son meilleur pour l’aventure dantesque d’un tandem de choc (et c’est peu dire) : chapeau les artistes !